29 septembre 2016

"La mère indigne", partie 2

Le manuscrit, je le soumets bien entendu à vos éventuelles appréciations ; en voici donc un nouvel extrait qui suit immédiatement le premier...

 ***

 

Voici comment cette femme avait , pour moi, décrit un chapitre de sa vie : il me semblait que pour elle, il avait une extrême importance, J’avais entendu sans intervenir, acquiesçant de la tête en souriant simplement.

N'oublions pas qu'outre les confidences de ma voisine Claudine, je me suis permis, pour enrichir l'histoire, de la questionner plus tard et que là, je place le lecteur (vous) dans ma situation : celle de faire sa connaissance comme si elle-même se racontait devant vous et pour ce faire, je reviendrai parfois en version « dialogue ».

Elle continua son récit le lendemain, en soirée cette fois : nous avions convenu de prendre une tisane ou un café ensemble, Je lui avait expliqué mon statut d’écrivain et combien il me plairait de coucher par écrit son récit.

J’avais de prime abord ressenti une résistance puis mes arguments finirent par la décider : je préserverai son anonymat et elle serait le témoin d’un style de vie en voie d’extinction, donc elle laisserait une trace, celle d’une chronique d’un temps jadis à jamais révolu.



*







Claudine s’était mariée, réussissant à fonder ce qui devait s'apparenter à son rêve. Pourtant elle n’était pas véritablement satisfaite du résultat, non : elle estimait n'avoir nullement concrétisé la plus infime de ses aspirations profondes et donc, par ricochet aucune de ses espérances.

Elle avait un espoir alors : ses enfants seraient en grandissant conscients de ces privilèges mais aussi de ces risques. Son un idéal était simple en fait : qu’ils soient aptes à les utiliser pour en tirer le meilleur parti avec elle, en ayant l’objectif primordial de bâtir, le moment venu, une autre et nouvelle famille. La règle était là, à n’en point douter à condition de produire un ensemble compact, soudé, solide.

Était-ce en ce point qu’elle avait failli ? N’avait-elle pas su faire passer le bon message en leur direction ? Avait-elle eu tant de graves lacunes dans sa façon de les élever ? Avait-elle insuffisamment dialogué ? Â moins qu’ils n’aient pas compris, entendu, ou voulu se saisir des éléments de messages éducatifs offerts ? Difficile à dire. Elle ne parvenait pas à prendre position ; elle avait beau tourner et retourner le problème dans sa tête, aucune réponse miraculeuse ne venait éclairer sa réflexion, encore moins l'apaiser. Cette connaissance lui aurait pourtant été fort utile lorsqu’elle s’était retrouvée seule à plancher sur ce chapitre des plus sérieux. En fait, à l'époque, elle n’avait pas eu l’opportunité d’obtenir quelqu'avis, bon ou mauvais. Elle n'avait pas davantage bénéficié de conseils comme tel est le cas, lors de dialogues instaurés entre divers intervenants : les parties échangent, se contredisent, s’expriment. Le sujet peut être cerné, disséqué et, la plupart du temps, la solution surgit.

Elle avait formulé inlassablement ses préceptes espérant qu’ils prennent racine dans l’esprit de ses enfants. Cependant, elle assumait seule leur éducation. Elle n’avait jamais soupçonné que l’absence de controverse soit préjudiciable à son enseignement. De fait, ses conseils n’avaient été pour eux, que des hypothèses émanant d’une mère imbue de ses prérogatives. Ils l’avaient jugée trop directive, autoritaire. Jeunes et insouciants, ils n’avaient pas compris la lourdeur de la tâche maternelle : divorcée, sans travail au moment de leur adolescence, elle avait dû prendre les lourdes décisions qui lui incombaient.

Or, nul n’est infaillible, nul ne possède la science infuse : Claudine était consciente de ses limites mais estimait pourtant avoir fait au mieux, dans les moments fatidiques : pourquoi devrait-elle rendre des comptes, maintenant, devant des adultes partisans ? Je voudrais pouvoir être là dans vingt ans quand leurs progénitures s'érigeront en juges face à eux, songeait-elle.

  1. Mais quelle vision les enfants ont-ils leur mère en règle générale ? Quelle soit une mère et rien que cela, en principe... Elle n'a pas le droit de faillir, encore moins de se tromper. Elle doit savoir tout gérer, tout régler, en toutes circonstances. Claudine, en son âme et conscience, était certaine d'avoir toujours tenté d'être cette maman, mais n’en était pas moins demeurée une femme aux aspirations diverses et contrariées, voire annihilées. Leurs jeunes esprits ne concevaient pas qu’une maman puisse se conduire comme les autres femmes et surtout vivre, par exemple, une sexualité. Ils ne l’imaginaient même pas ! De toute façon elle n’était pas une femme : elle était une mère il n'était pas concevable d'échapper à ce raisonnement.

  2. Elle avait sans doute commis une erreur en évoquant cette particularité très personnelle de son existence avec ses petits, durant leur l’âge ingrat. Il n'est pas toujours bon de dire toutes les vérités aux enfants, encore moins quand ce sont les siens : parfois le silence est plus profiteur. Par exemple si elle quittait le domicile certains soirs ou weekends pour vivre quelques moments privés, elle les renseignait sur sa destination. Il fallait que l'on puisse la joindre, « juste au cas où ». De son côté, elle pensait à souvent téléphoner pour s'assurer que tout allait bien.





*





Si nous nous replongeons dans le cheminement philosophique du siècle précédent, il est évident que rares étaient les femmes osant se prétendre l'égal de l'homme.Tendre à se prévaloir de ce titre relevait d'une intrépidité relevant de la bravoure. Elles étaient, la plupart du temps soumises, effacées à vie, se contentant de parfaire l'éducation de leurs enfants, d'accomplir les tâches ménagères et de satisfaire un maître. Notre « vieille dame » avait eu un tout autre parcours. En tentant de se soustraire aux vicissitudes de son existence elle s'était placée hors norme. Elle avait bousculé les principes ancrés depuis trop longtemps.

Mais au fait, qui donc était-elle ? Avant tout une adolescente perturbée qui s'était enfuie loin du foyer familial, mais pas seulement. Sans repère, en mal d'amour, immergée dans des lectures romanesques elle s'imaginait une vie n'ayant que peu de liens avec la réalité. Avait-on pris un instant la peine de l'écouter, de l'entendre vivre ses douleurs ? Personne ne connaissait ses intimes pensées, encore moins ses désirs, ses aspirations ; elle avait dû composer sa vie difficilement, pas à pas, gérer également celle de ses petits ; personne ne s'était jamais enquis de savoir si elle était heureuse ou non.

Au final ces obstacles lui avaient certainement forgé un caractère directif dérangeant alors qu'il ne s'agissait que d'une carapace : cette protection tendait à éloigner les risques potentiels synonymes de problèmes, donc de douleurs.







*



Elle ne désirait nullement se laisser envahir par des ondes négatives d’où qu’elles viennent : la matinée était bien trop douce. Dans le square, le chant des oiseaux perchés dans les arbres, sous ses fenêtres, l’incitait à d’autres rêves ; un vent léger faisait frissonner les feuilles. Elle se leva nonchalamment, repoussant la chaise du pied et alla ranger son bol ; au retour, Claudine reprit une autre cigarette, l’alluma. Décidément, elle était incorrigible. Quand donc arriverait-elle à tenir cette promesse qu’elle se faisait si souvent, de cesser le tabac ? Il lui fallait s'y résoudre pourtant car les pouvoirs publics commençaient à faire la vie dure aux accros de la cigarette et en outre, elles devenaient de plus en plus chères.

Elle s’accouda à la rambarde du balcon entre les potées de fleurs suspendues : elle avait baptisé l’ensemble, afin de ne pas oublier sa province verdoyante, son mini jardin. De son appartement, situé au huitième étage, elle avait une vue directe sur le gros feuillu délimitant l’accès au parc ; elle remarqua que sur l’une de ses branches un couple d’oiseaux avait élu domicile et commencé la construction d’un nid, faisant de nombreuses allées et venues. Dans peu de temps, se dit-elle, ils auront des petits, eux aussi. Animal ou humain, éternel recommencement du cycle de la vie. Mais nous, qui sommes des animaux évolués, possédons cette « fameuse faculté » de penser et de réfléchir ; par conséquent, nous sommes dotés de sentiments, là réside la grande différence, celle qui complique ou arrange tout.

 

vers la pointe du gouffre

 

Posté par baboucat à 18:59 - Nos livres - Commentaires [0] - Permalien [#]

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